Côte-d’Ivoire : Guillaume Soro perd-t-il de son influence militaire ?

C’est l’une des questions que tout le monde se pose en Côte d'Ivoire et sur laquelle experts et observateurs ne parviennent pas à s’entendre : que pèse vraiment Guillaume Soro, militairement parlant ?

« Il joue énormément de son influence, mais celle-ci est extrêmement difficile à évaluer », résume un diplomate en poste à Abidjan. Ancien chef de la rébellion, ministre de la Défense d’avril 2011 à mars 2012, le président de l’Assemblée nationale a joué un rôle prépondérant dans la sécurisation du pays durant les premières années qui ont suivi l’élection d’Alassane Ouattara. Ce fut notamment le cas en août 2012, quand plusieurs tentatives de déstabilisation frappèrent le régime.

Mais, depuis, Soro n’est plus apparu sur le devant de la scène militaire. Longtemps consulté, il a été petit à petit écarté, jusqu’à être carrément tenu à l’écart. En début d’année, il a ainsi été associé à la gestion de la mutinerie de janvier, mais pas à celle de mai. Une situation qui, si elle a pu être à un moment souhaitée par un Soro désireux de se défaire de son image de rebelle, résulte aujourd’hui de la volonté des « sécurocrates » du palais de limiter son influence dans l’appareil sécuritaire.

Soro y conserve néanmoins de nombreux soutiens. « Après la crise postélectorale, il a nommé un grand nombre de responsables, et beaucoup sont encore en poste aujourd’hui », rappelle un expert militaire français. À la primature, Soro avait sa propre garde rapprochée, le Groupement autonome pour la protection du Premier ministre (GASPM), composé d’éléments issus de l’ancienne rébellion. Lorsqu’il a quitté la tête du gouvernement, ces derniers furent intégrés au sein de la Garde républicaine, et ils lui sont demeurés fidèles.

Ancien amis, nouveaux ennemis ?

Son lien avec les anciens commandants de zone, les fameux comzones, est plus complexe. Si la rébellion leur a donné le pouvoir et l’argent, ces dix années de guerre furent aussi le théâtre de multiples trahisons et règlements de comptes. Ibrahim Coulibaly (dit IB) ou le caporal Kassoum Bamba (surnommé Kass), tous deux assassinés, en firent la sanglante expérience.

Et quand Soro fut victime d’une tentative d’attentat, en juin 2007, son entourage porta aussitôt des regards accusateurs vers deux autres chefs rebelles : Chérif Ousmane et Hervé Touré Pélikan, dit Vetcho. Rien n’a été prouvé, mais « Vetcho n’a pas oublié », explique un de ses anciens amis. « Ses liens avec Soro se sont distendus depuis cet événement. »

Alliés de circonstances

À Abidjan, les proches de la présidence assurent que Vetcho, Chérif Ousmane ou encore Losseni Fofana ont pris leurs distances avec Guillaume Soro. Mais le seul à l’avoir fait clairement est Koné Zakaria, devenu lieutenant-colonel. Plusieurs sources sécuritaires estiment d’ailleurs que la grande majorité des anciens comzones reste fidèle à son ex-patron. « Soro a toujours plaidé pour qu’ils conservent leurs prérogatives, explique un de ses proches. Ils sont liés par une sorte de communauté de destin. Leur avenir, notamment judiciaire, dépend en grande partie de lui. »

« C’est une alliance de circonstance, nuance un familier de la rébellion. Il n’est pas question de loyauté. Les anciens comzones pensent d’abord à eux. Ils ont été mis à l’écart, mais Ouattara ne les a pas vraiment inquiétés, et ils ont surtout envie de se faire discrets. En revanche, personne ne sait ce qu’ils feraient si on leur demandait de choisir entre Soro et le président. »

Lorsque Hamed Bakayoko a été nommé au poste de ministre de la Défense, certains y ont vu une volonté de limiter le poids de Soro dans l’armée

Ainsi d’Issiaka Ouattara, plus connu sous le nom de Wattao : il a beau être réputé proche du président de l’Assemblée, c’est Alassane Ouattara qu’il voit quotidiennement de par sa fonction de commandant de la Garde républicaine.

Confort

En juillet, lorsque Hamed Bakayoko a été nommé au poste de ministre de la Défense, certains y ont vu une volonté de limiter le poids de Soro dans l’armée. Courant octobre, le nombre d’hommes affectés à sa sécurité a été drastiquement réduit, passant de 75 à une vingtaine. S’il s’affiche volontiers avec les anciens comzones, Bakayoko songerait à en éloigner certains, notamment en les envoyant à l’étranger comme attachés militaires.

« C’est ce que prévoyaient déjà les accords de Ouaga en 2007, rappelle le diplomate en poste à Abidjan. Mais n’est-ce pas trop tard ? Aujourd’hui, ils sont tellement riches. Quel intérêt auraient-ils à quitter ce confort ? » Et un ancien comzone de conclure : « Qu’ils nous écartent. On verra qui sera là pour les défendre à la prochaine tentative de déstabilisation. »

Jeune Afrique

Laisser un commentaire

Publicite
Publicite
PEAK : 1686848 : 1.61 mb
MEMORY : 1439120 : 1.37 mb